Le cri

Les déformations faciales et les émotions refoulées

Crier, c'est s'exposer aux autres. Nous montrons 'intérieur de notre bouche et dévoilons symboliquement notre "intimité", ce que nous renfermons à l'intérieur. On nous apprend à bailler en mettant la main devant la bouche.Montrer ses amygdales est considéré indécent. A travers mon travail plastique, je veux aborder le sujet des émotions refoulées. La société ne voit pas d'un bon oeil les altercations, les haussements de ton, les hurlements. Il est presque "tabou", utilisé en dernier recours. Par exemple, si une femme est agressée, l'une de ses armes est le cri. Il faut savoir se tenir ou l'on risque de passer pour un fou. Si quelqu'un vient à crier dans la rue, la première réaction est de s'écarter de cette personne qui ne rentre pas dans le moule et fait des vagues.

Le CRI  nous rattache à nos origines animales. Il est défini comme :

 

"un son inarticulé émis par quelqu'un sous l'effet d'une émotion, d'un sentiment, d'une sensation" ou ""un son ou suites de sons émis par un animal et caractéristique à son espèce"[1]

 

Ces définitions rappellent que le cri est un langage. Le loup, le lion, le corbeau, tous ont des cris qui leurs sont propres et qui leur permettent de communiquer avec leurs congénères. Même si l'Homme est doué de parole, il ne peut pas fuir ses origines profondes. L'évolution a laissé ses marques dans nos gènes. Elles flottent dans l'inconscient collectif, mais elles sont là. Le cri est  l'expression profonde d'une sensation, d'un besoin, d'une peur.

 

De quoi nous libère le cri ?

Le CRI est l'expression la plus pure des "sentiments". Dans la présentation de leur stage "Crier à cœur joie", Ohad Nachmani et Marianne Costa pose la question "Où êtes vous pendant que votre corps hurle?". Notre cri ne relève pas de la pensée. Il vient des "tripes" quand les mots ne suffisent pas à traduire ce qui se passe en nous.

Il y a toute une palette de cri : le cri de peur, le cri de révolte, le cri de joie, le cri du nourrisson, le cri de jouissance, le cri de colère, le cri de caprice, le cri de douleur, le cri d'agonie...

Ce qui m'intéresse dans le cri, c'est son côté libérateur, que je cherche à exprimer dans mes peintures. Le cri ne promet pas toujours un soulagement mais c'est une façon de se faire entendre, d'exister. Une victime qui se fait frapper, et qui souffre, ne va pas parler et dire "J'ai mal !", elle va crier. Tout comme une femme qui a un orgasme, ne va pas venir parasiter son flot de plaisir en disant : "Je jouis! ". Parfois, il faut "que ça sorte", notre intérieur a besoin d'extérioriser. Nous sommes "civilisés", jusqu'à ce que nous soyons dépassés par nos émotions les plus primaires. Ma problématique s'articule autour de ces différentes définitions, idées, pensées. Le cri, outil libérateur, dans une société qui nous oppresse, en tant qu'individu, en tant que masse, en tant que femmes...

 

Marjolaine Grappe "Chine, le cri interdit" dévoile la cruelle vérité derrière la situation délicate en Chine concernant la politique de l'enfant unique. Le reportage présente un artiste chinois anonyme qui peint pour dénoncer le contrôle des naissances. Il dit qu'il "veut que ses tableaux soit un cri pour les bébés qu'on empêche de naître". Pour Simone Veil, "le cri essentiel est le cri du nouveau-né. C'est le cri primal, la première manifestation de l'être humain vivant et en même temps son appel à la survie."[2]

La qualité libératrice du cri a été explorée par la thérapie primale (Arthur Janov, psychologue américain). Cette thérapie née dans les années 1970 est défini comme "une forme de traitement psychothérapique dont le principe est d'exorciser une douleur psychologique profondément et longtemps enfouie en l'exprimant par un puissant cri. Le cri primal est le but recherché et élément libérateur permettant de retrouver un bon équilibre psychique.". Le cri est un mécanisme qui aide à nous préserver.

Cri et peintres, sculpteurs, cinéastes

Edvard Munch a fait 5 versions de son fameux "Le cri"  mais elles reprennent toutes cette ondulation du corps provoquée par le cri. Le cri se manifeste en silence ; on l'entend pourtant. Capturer un instant où quelqu'un hurle permet de prolonger son effet.De la même façon que le cri prend la relève des mots, la peinture ou le dessin vient reprendre le flambeau quand le cri s'essouffle. Crier demande de l'énergie, un réel effort, ce qui explique aussi sa puissance.

Au fur et à mesure j'ai découvert d'autres artistes qui abordaient le sujet du cri. Comme le peintre français Hom Nguyen, qui, avec un style très nerveux, amas de gribouillis, fait émerger des visages aux expressions frappantes. Dans sa série "Sans repère", Hom Nguyen représente plusieurs visages hurlants. Mais il ne travaille pas la bouche grande ouverte, il la suggère. Le trou béant non traité ressort et a autant d'impact sur le spectateur que le visage crispé par son expression et par le trait prononcé qui caractérise l'artiste. L'artiste américain Tony Oursler projette des images sur différentes surfaces, en intérieur comme en extérieur. Dans plusieurs de ses séries, il projette des visages, jouant avec la lumière, en les faisant apparaître par exemple dans la nuit sur le feuillage d'arbres 

Le sculpteur allemand Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783) était expert dans l'art du portrait. Il faisait preuve d'une grande technique dans la réalisation de ses têtes sculptées, appelées après sa mort "têtes de caractère". Exclusivement masculines, elles surmontent l'amorce d'un simple buste. Le cou est tout autant travaillé que les traits qui marquent le visage lorsqu'il se déforme en une grimace, ou une expression. Les visages sont sculptés au plus proche de la réalité ; ces têtes semblent avoir été pétrifiées et déposées sur leurs socles.

Ces artistes ont concentré leur attention sur le visage. Quand il s'agit du cri, ou d'expressions du visage,  les oeuvres abordent le sujet en resserrant le cadre autour d'elles. L'expression est centrale. Ce qui s'applique aussi au cinéma. Par exemple, le film d'Alfred Hitchcock "Psychose". Pendant la scène mythique du film où le personnage féminin se fait poignarder dans la douche, elle crie. Et la caméra reste en plan rapproché, filmant successivement sa bouche qui crie, son visage plein de terreur. Entre deux respirations, on voit la scène avec un peu plus de recul, et on revoit ce gros plan du cri accompagné de sa bande son. Ce n'est pas un hasard si le plan rapproché et favorisé dans ce cas. C'est la meilleure façon de mettre l'expression au centre de l'œuvre, elle doit être omniprésente.

 

La couleur et les "idées noires"

La couleur joue un rôle très important dans mon travail. Je l'utilise pour mettre en lumière ce qu'on pourrait définir "d'idées noires". Si ce qui est exprimé par le cri vient du plus profond de nous, il est logique que ce genre d'émotions soit associées à l'obscurité. Mais pour leur donner de l'importance, je les traite de plusieurs couleurs, plus ou moins "flashy". Les couleurs attirent l'œil, et sont "flashy", à l'image du pop art. Pour rester dans les mouvements artistiques, le tachisme m'a aussi inspirée. La violence de projection de la peinture témoigne d'une action, d'un mouvement. Comme dans les toiles de Jackson Pollock, où, grâce à l'action painting et au dripping, il crée des compositions pleine de profondeur, utilisant tout son corps pour éclabousser ses grands formats posés au sol. Ayant moi aussi, dû peindre au sol, j'ai pu faire "l'expérience" du grand format. Il faut tourner autour, parfois l'enjamber, voir marcher dessus. Il favorise la circulation autour du support, nous ouvrant tous ses côtés.

[1] Définitions du Dictionnaire LAROUSSE

[2] https://cheminstraverse-philo.fr/les-cris-de-l%C3%A2me#_ftnref6

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