Une amie de porcelaine


"Nos objets quotidiens sont le support d’attentes, d’attachements et de déceptions exactement semblables à ceux que nous éprouvons avec les êtres humains. »

Serge Tisseron



Chapitre 1

Je suis beaucoup trop vieille. Je ne peux plus attendre. Il faut absolument que je mette par écrit ces évènements du temps de ma jeunesse. Je m’ennuie à rester assise sur mon fauteuil devant la cheminée à regarder les flammes danser. C’est tellement monotone. Voyons ! Mais où est donc mon vieux cahier ? Le vo


ilà !


Cela s’est passé il y a quelques dizaines d’années. J’étais encore une petit fille lorsque cette bizarrerie est apparue dans mon comportement. Comme toutes les petites filles de mon âge, je possédais une poupée de porcelaine. Je l’avais nommée « Suzie ». Cette poupée me suivait partout. Je l’emmenais absolument dans tous les endroits où j’allais ; à l’école, au parc, en vacances chez ma grand-mère, dans mon bain et, bien sûr, je dormais avec Suzie.



C’est à cette époque que mes parents ont commencé à trouver cela bien étrange. Ce n’était pas que je reste attachée à mon jouet, non. C’était plutôt le fait que je lui confiais tous mes secrets sans jamais en parler à mes parents ou mes amies. C’est vrai, je n’avais pas non plus d’amie parce que je ne pouvais pas supporter de devoir livrer tous mes secrets à d’autres personnes que Suzie. J’avais l’impression de la trahir. Lorsque j’étais au collège, mes parents avaient été stupéfiés par mon attitude. Je leur cachais tout ce qui se passait à l’école : mes sorties, mes notes, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, mes relations. Mais je ne cachais rien à Suzie.



C’est alors que mes parents ont réagi. Ils pensaient que si j’allais voir un psychologue, je pourrais sûrement confier mes secrets avec plus de facilité. Mais, à chaque séance, lorsque le pauvre thérapeute me posait une question, je glissais la réponse au creux de l’oreille de ma poupée de porcelaine sans que le psychologue ne puisse en entendre un mot. Ma mère avait donc décidé que je devais continuer mes séances. Elles s’était sûrement dit qu’au bout d’un certain moment je finirai par avouer toutes mes émotions. Mais rien. Pourtant, avec Suzie, on s’amusait bien.

Chapitre 2

Ce vendredi, comme tous les semaines, je sortais de ma séance avec Monsieur Muret, le psychologue. J’étais soulagée de pouvoir marcher à l’air libre et respirer ce petit vent frais qui annonce la tombée de la nuit. J’étais restée enfermée pendant une longue heure sans interruption dans un cabinet microscopique où il n’y avait qu’une petite fenêtre. J’étouffais. C’était un supplice. Mon thérapeute avait de moins en moins le sens de l’humour. Quant à ma poupée et moi, nous avions de plus en plus envie d’arrêter ces stupides séances. Elles ne me poussaient qu’à vouloir les arrêter. Mais, à présent, j’étais sortie de cette prison. Tout allait bien. Je fredonnais des chansons d’amour. Je sautillais joyeusement. Parfois même, je faisais des pas de danse. J’étais heureuse. Je tenais Suzie dans mes bras, contre mon cœur.


Je parvenais, après un moment , à la rue des Interrogations. Je ne savais pas pourquoi elle se nommait ainsi et je ne m’étais encore jamais posé la question. Je regardais ma petite Suzie, son visage de porcelaine aux joues roses et aux traits si bien dessinés. On aurait pu penser qu’elle était vivante. Moi, je le pensais. C’est à cet instant qu’une idée des plus étranges me traversa l’esprit. Et si un jour je devais


me séparer de Suzie, ne plus pouvoir la garder près de moi . Je n’y avais pour ainsi dire jamais songé. Abasourdie, je ne faisais plus attention à ce qui m’entourait. C’est le klaxon d’une voiture qui me sortit de ma stupeur. J’étais au milieu de la route et le feu tricolore était vert. Je courus rejoindre le trottoir et repris mon souffle, appuyée contre un tronc d’arbre. Je n’arrivais pas à oublier cette désagréable pensée.


J’arrivais dans la rue au bout de laquelle se trouvait ma maison. Il y avait un panneau sur lequel était inscrit :


ATTENTION CHANTIER ! PERSONNE NE PASSE.

La tour de Madame Goldberg avait dû s’écrouler. Malgré toutes nos supplications, cette vieille avare


n’avait pas voulu réparer son horrible tour de béton qui était immense mais bancale. J’espérais que personne n’avait été blessé. Je réalisais alors qu’il n’y avait que deux itinéraires pour rentrer chez moi : cette rue désormais barrée et une ruelle très sale qui sentait les égouts, sombre et malfamée. De plus, depuis qu’un caniche délavé que j’avais voulu caresser m’avait mordu la cuisse, cette ruelle m’effrayait. J’ai regardé Suzie. Elle souriait. Alors, je n’ai plus hésité. J’avais presque quinze ans tout de même.

Il faisait presque nuit. Je marchais un peu stressée et apeurée. Suzie souriait. J’aperçus alors, un peu plus haut dans la rue, un groupe d’adolescents qui fumaient et buvaient. Ils étaient entourés de bouteilles vides, renversées sur le sol. Ils me regardaient d’un air moqueur et méchant.



Un garçon assez grand, avec de grosses cernes sous les yeux et une peau grisâtre me montra du doigt. Il parlait aux autres mais je ne parvenais pas à entendre. Leurs rires brisèrent le silence glacial qui me transperçait. Ces ricanements avaient quelque chose d’irréel. Ils étaient étranges, presque maléfiques. Je pressais le pas et dépassais le groupe. Je serrais Suzie contre moi. Cela me rassurait. Elle m’avait toujours protégée. Derrière moi, dans cette  rue peu éclairée, je perçus les pas de quelqu’un qui me suivait. Quelqu’un qui marchait de plus en plus vite. Mon cœur battait fort dans ma poitrine. La peur me fit trembler à tel point que ma petite poupée se mit à frémir elle aussi. Je ne savais pas quoi faire. Suzie souriait.



Chapitre 3

La ruelle me semblait de plus en plus sombre et menaçante. Je serrais Suzie d’autant plus fort. Ses doigts de porcelaine s’enfonçaient dans ma chair. Elle pouvait entendre mon cœur battre. Puis, je sentis une odeur de cigarette. Elle devenait de plus en plus forte. Elle me piquait les yeux. Je commençais à larmoyer. Soudain, je sentis se poser sur mon épaule tremblante une main squelettique. Malgré ma peur, je tournais la tête et le vis. Même aujourd’hui, je ne sais pas vraiment comment le décrire. Il était fantomat


ique. Ses cheveux sales ressemblaient à de vieilles ficelles usées comme celles qu’on trouve près des poubelles. Son visage, pourtant jeune, était couvert de rides. Ses vêtements étaient vieux et déchirés. Ils sentaient le tabac froid. Une voix éraillée sortit de sa bouche :


- Alors, Petite, Qu’est-ce que tu fais ici ?

Il baissa la tête et regarda d’un air suspect ma petite Suzie.


- Tu joues encore à la poupée, Baby ?


Je resserrai mes bras autour de Suzie. Je reculai d’un pas et lui dis :


- Ce n’est pas un jouet ! Laissez-moi !



Il ne répondit pas. Il restait silencieux tout en me fixant de ses yeux injectés de sang. Il se retourna et fit signe à ses amis. Je les entendis rire. J’eus un instant d’hésitation puis, déterminée, je me mis à courir aussi vite que je pus. J’apercevais le bout de la ruelle. Plus que quelques mètres. Je ne courrais  pas assez vite car mon poursuivant me rattrapa. Il m’arracha des mains ma poupée de porcelaine.

Je me souviens qu’au moment précis où il me vola ma poupée, un de mes doigts s’accrocha dans une sorte d’anneau entre les jupons de Suzie. J’entendis un petit bruit indéfinissable. Je n’eus pas le temps de réagir. Il avait déjà ma Suzie dans les mains. Sur un ton moqueur, il me dit :


- Voyons si elle est résistante !



J’eux à peine perçu la phrase que je vis Suzie se briser sur le sol. Devant ce spectacle tragique, je tombais à genoux. Je me fis mal. Mais cette douleur n’était rien face à ce que je ressentis à la vue de ce visage en miettes. Son visage était entièrement cassé. Par miracle, un de ses bras et ses deux jambes étaient intactes. Ses beaux cheveux bruns et bouclés étaient souillés par l’eau malodorante des égouts et sa belle robe bleue était maculée de taches d’huile. Je me mis à crier, comme si on m’assassinait. Je criais tellement fort que mon poursuivant prit la fuite. J’étais effondrée. Les yeux fermés, je priais pour que tout cela ne soit qu’un mauvais rêve. Je restais quelques minutes dans le silence de la rue désertée. Lorsque j’ouvris les yeux, Suzie était…Ressuscitée ! Ses vêtements étaient toujours tachés mais son corps de porcelaine, lui, ne portait aucune trace de l’accident. C’était magique. Elle souriait.



Je la pris dans mes bras,délicatement et l’enveloppai de mon écharpe pour qu’elle n’ait plus froid. Je jetai un rapide coup d’œil autour de moi. Il n’y avait personne. Je courus chez moi. De retour à la maison, sans dire un mot et en dissimulant Suzie, je montai dans ma chambre. Je ne voulais à aucun prix que ma mère


sache ce qui venait de se passer. Dans ma petite salle de bain, je lavai Suzie pour qu’elle n’ait pas l’air d’avoir subi un choc. Je lavai ses beaux cheveux, je nettoyai sa « peau » pour qu’elle retrouve sa couleur. Après l’avoir savonnée, je la laissai tremper dans l’eau pendant un moment. Je regardai Suzie pour voir s’il n’y a avait pas de petites fissures sur sa peau. Non. Rien. Après lui avoir mis une nouvelle robe et l’avoir bien séchée, je la pris dans mes bras et nous descendîmes au rez-de-chaussée pour dîner. Après le repas, je dis à mes parents que je voulais faire un petit séjour chez ma grand-mère. Ils se regardèrent l’air étonné mais acceptèrent.

Chapitre 4

J’adorais ma grand-mère. Dans ma famille, c’était la seule qui m’avait acceptée telle que j’étais. Elle n’avait jamais essayé de savoir, même pas une fois, ce que je pouvais bien cacher derrière mon air de petite fille sage. Elle habitait entre la ville et la campagne. C’était amusant car du côté des chambres, on pouvait voir les champs de blé à perte de vue. Du côté de la salle à manger, à travers les grandes baies vitrées, on apercevait la splendeur de la ville. C’était un peu comme se trouver entre deux mondes.


Les premiers jours s’écoulèrent paisiblement. Je n’allais pas à l’école mais j’apprenais beaucoup avec Grand-Mère. Le soir, avant de m’endormir, Suzie à me côtés, elle nous lisait quelques pages de son Encyclopédie. Je n’allais pas devenir stupide. Mes parents ne me téléphonaient pas. C’était bien ainsi.

Je me souviens très bien de la journée qui se passa quelques temps après. C’était une journée chaude et ensoleillée. Grand-Mère avait fait une délicieuse tarte aux abricots dont l’odeur sucrée et fruitée m’attirait irrésistiblement. Je tenais Suzie par la main et courus dans la cuisine. Et là, je m’arrêtais net. Le ciel devint gris. Mes parents étaient assis autour de la table et dégustaient la spécialité de Grand-Mère. J’étais rouge de colère. Pourquoi maintenant ? Certes, cela faisait presque une semaine que j’étais ici mais ils auraient pu attendre ne serait-ce que quelques jours encore. Dehors, il faisait de plus en plus sombre. Mon père me regarda et en voyant Suzie, il ronchonna un :



- Encore cette stupide poupée !


Je le fusillai des yeux. Malheureusement, il ne le vit pas. Ma mère se leva, mon père l’imita puis ma mère me dit d’un ton autoritaire :


- Il est


grand temps de rentrer à la maison. Va faire tes bagages, nous partons.


J’essayais de protester mais ils firent la sourde oreille. Ils s’installèrent dans la voiture. A contrecœur, je fis mes bagages. Lorsque je descendis les escaliers, je dis au revoir à ma Grand-mère. Elle me prit dans ses bras. Elle pleurait. Une de ses larmes tomba sur la joue en porcelaine de Suzie. On aurait pu croire que ma poupée pleurait. Grand-Mère me chuchota à l’oreille :


- Ma chérie, ne t’en fais pas, lorsque le temps sera venu, tu trouveras ton chemin.



Elle m’embrassa bruyamment. Je partis, Suzie dans les bras. Par la vitre de la voiture, je regardais ma grand-mère nous dire au revoir d’un geste de la main. Je vis la maison s’éloigner. Bizarrement, un arc en ciel aux couleurs resplendissantes se forma. J’embrassai Suzie. Elle souriait. Nous étions bien arrivés. En voyant le jardin splendide autour de ma maison aux murs jaunes, je réalisais que cet endroit m’avait manqué. J’entendis une petite voix poser des questions. Je compris ce qui se passait. Je me précipitais pour ouvrir la porte.


Chapitr


e 5

Je vis ma petite cousine de cinq ans, Julie, avec sa mère Yvanne. J’étais assez heureuse de voir ma tante. Elle avait meilleure mine. Son mari s’était suicidé après avoir été licencié. Mais, Julie, autrement surnommée « petit-pot-de-colle » était vraiment… collante. Je l’aimais bien tout de même mais son attitude était insupportable. Je savais qu’elle était très jeune. J’essayais d’être indulgente puisque elle venait de perdre son cher papa. Je me demandais comment elle pouvait être aussi joyeuse. Il s’était écoulé à peine trois mois depuis le décès de son père. Peut-être qu’elle ne connaissait pas la signification du mot « mort ». En y repensant, je ne me souvenais pas l’avoir vue à l’enterrement. Le lendemain, dans le salon, lorsque j’en eu assez de la supporter et de l’entendre rire et chanter, je me mis à crier :


- Mais, comment peux-tu faire comme si rien ne s’était passé ? Es-tu bête à ce point ? Ton père est décédé et tu ris 


! Ton papa que tu aimais tant est mort ! M-O-R-T ! Tu comprends ?


Je repris mon souffle en la regardant. De mes yeux commencèrent à couler des larmes. Julie me regarda un long moment, la bouche légèrement entrouverte. Elle devenait pâle. Son sourire s’envola. Elle restait clouée sur place comme si elle découvrait l’évènement. Elle sanglota et d’un coup poussa un long cri strident en se prenant la tête entre les mains. Je reculais. Elle sortit de la pièce en larmes. Quelques secondes plus tard, j’entendis une porte claquer. Yvanne entra dans la pièce et demanda ce qui s’était passé. D’un revers de manche, j’essuyais mes larmes et sans rien dire attrapais Suzie par le bras et sortai


s à mon tour de la pièce. Je partis à la recherche de Julie. Je la trouvai dans le jardin. Elle était recroquevillée contre un arbre. Son arbre,. L’arbre au pied duquel elle s’asseyait pour écouter son père lui raconter de vieux souvenirs, comment il avait rencontré sa mère, comment elle était ensuite venue au monde. Elle pleurait. Suzie dans la main, je m’approchai et je repensai à ce que m’avait dit ma grand-mère au moment de la quitter. Je regardais Suzie, elle souriait. D’une certaine façon, j’avais le sentiment que Suzie et Julie se ressemblaient. Le même sourire intense, le même visage d’enfant. Je me demandais ce qui se passerait si elles se rencontraient.


- Julie, je m’exc



use d’avoir été si brutale. Je ne voulais pas te blesser. Je trouvais seulement si étrange que tu réagisses ainsi à la mort de ton père. Moi, je suis tellement peinée d’avoir perdu mon seul oncle.


Je regardais longuem


ent Suzie. Le silence s’installa. Un oiseau se mit à chanter mélodieusement, ce fut un peu pour moi comme un chant qui annonçait un changement. Sans hésitation, les mots sortirent de ma bouche :


- Tiens, je te donne ma Suzie. Tu peux lui parler de tes soucis. Promets-moi de bien t’en occuper.

Je pensais que j’allais regretter mon geste. Cependant, j’eus l’impression de m’être libérée d’un poids, celui d’a


voir dû sans arrêt dissimuler mes émotions. Julie me regarda avec ses petits yeux luisants et me remercia.

Je déposai Suzie dans l’herbe et pris Julie dans mes bras. Je regardais une dernière fois mon amie de porcelaine. Je souriais. Ma poupée, illuminée par la lumière qui filtrait au travers des feuilles, ressemblait à un ange. Son teint devenait de plus en plus blanc, presque transparent. Petit à petit, elle disparaissait. Il ne resta que son sourire. Il devint immense au point de cacher le soleil devant moi. Il fit froid. Il fit chaud. Le sourire éclata en milliers de flocons et j’entendis pour la première fois la douce voix de Suzie : « Tu n’as plus besoin de moi. ».

Les flocons formèrent de larges bras qui nous enlacèrent, Julie et moi. Je sentis le corps de Julie contre moi. Il était froid… comme de la porcelaine. Je la regardais. Elle souriait.


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© 2020 by  Nathalie & Léa Martinez copyright F.U.L  - Contact : leaillustratrice@gmail.com

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